
Le 30 juillet 2026, le ministère du Portefeuille de la République démocratique du Congo a officiellement lancé un processus compétitif de sélection des mandataires publics pour quinze entreprises stratégiques du portefeuille de l’État. Gécamines, SNEL, REGIDESO, SNCC, ONATRA, RVA, SCPT, SONAS et d’autres géants miniers, énergétiques, de transport ou de services sont concernés. L’objectif affiché est clair : placer le mérite, la transparence, l’équité et l’égalité des chances au centre de la désignation des dirigeants, au détriment des quotas politiques.
Ce tournant n’est pas anodin. Il constitue, sous une forme encore prudente, l’aveu d’un échec structurel. Pendant des décennies, les entreprises publiques congolaises ont été gérées comme des butins de guerre politique et ethnique. Depuis Mobutu, en passant par les Kabila jusqu’à l’ère Tshisekedi, la logique des quotas partisaniers et des équilibres tribaux a primé sur la compétence. Les nominations répondaient moins à la nécessité de redresser des bilans catastrophiques qu’à la nécessité de récompenser des alliés, de consolider des majorités fragiles ou de contenter des bases ethniques. Le résultat est connu : pertes cumulées estimées à près de 500 millions de dollars par an en moyenne entre 2014 et 2023 selon la Banque mondiale, endettement massif (la SNEL représentant à elle seule environ 75 % de la dette des entreprises publiques), services publics défaillants, gabegie et, trop souvent, affaires judiciaires.
Le tribalisme d’État – ou, plus précisément, ce mélange de clientélisme politique et d’ethnicisation des postes – a longtemps été présenté comme une nécessité de « stabilité » ou d’« unité nationale ». En réalité, il a transformé des outils de développement potentiel en machines à redistribuer rentes et privilèges. Les dirigeants nommés sur des critères autres que le professionnalisme ont rarement eu l’incitation ou la capacité de moderniser ces entreprises. Le portefeuille public est devenu un espace de prédation et de partage du gâteau, au détriment de la création de valeur pour la nation. La Zaïrianisation de 1973 avait déjà posé les bases de cette dérive ; les régimes suivants l’ont perpétuée sous d’autres formes.
L’annonce de juillet 2026 marque donc une rupture symbolique. Le processus prévoit un appel public à candidatures, une vérification d’éligibilité (nationalité congolaise, expérience pertinente, absence de condamnations pour certaines infractions, etc.), des évaluations techniques menées par un comité issu de la Présidence, de la Primature et du ministère, avec possibilité d’appui d’un cabinet spécialisé. Trois finalistes seront ensuite soumis au président de la République, qui conserve le pouvoir de nomination. La procédure encourage aussi une meilleure représentation des femmes, sans quota formel.
Cette évolution ne doit pas être surestimée. Le choix final reste discrétionnaire. Le président n’est pas tenu de retenir le candidat classé premier, ni de motiver son choix. En cas d’« urgence », le ministre peut même contourner l’appel public. La réforme encadre la présélection sans abolir la logique politique. Elle reste limitée à quinze entreprises, alors que le portefeuille en compte bien davantage. Et l’histoire récente des nominations – y compris sous l’Union sacrée – montre que les réflexes clientélistes meurent rarement du jour au lendemain.
Pourtant, l’aveu est là. En reconnaissant publiquement que le système des quotas politiques a échoué à produire des entreprises performantes, le gouvernement admet implicitement que le tribalisme d’État, sous sa forme partisane ou ethnique, a coûté trop cher au pays. Les Congolais paient chaque jour le prix de l’électricité irrégulière, de l’eau potable insuffisante, des transports coûteux et d’une économie minière qui ne transforme pas suffisamment sa richesse en développement. Continuer à nommer des dirigeants selon l’appartenance politique ou communautaire, c’était prolonger l’échec.
Mieux vaut tard que jamais. Cette formule, souvent ironique, prend ici un sens positif. Après soixante ans d’indépendance et des décennies de gestion politicienne, l’introduction d’un minimum de méritocratie est un progrès. Si le processus est mené avec une rigueur réelle – transparence des critères, publication des résultats, indépendance relative des évaluations, et surtout autonomie réelle accordée ensuite aux dirigeants compétents –, il peut amorcer un changement culturel. Les entreprises publiques ne sont pas destinées à être des annexes des partis ou des fiefs ethniques. Elles doivent créer de la valeur, fournir des services et contribuer au budget de l’État.
Le chemin restera long. La méritocratie ne se décrète pas ; elle se construit contre des intérêts solidement ancrés. Elle exige aussi que les dirigeants nommés sur compétences ne soient pas ensuite entravés par des interférences politiques permanentes. Mais le simple fait que le pouvoir soit contraint d’afficher ce virage constitue déjà un signal. Le tribalisme d’État a montré ses limites. Il a appauvri le pays au lieu de le bâtir. Reconnaître cet échec, même tardivement, est le premier pas vers une gouvernance un peu plus rationnelle.
La suite dépendra de la mise en œuvre concrète. Les Congolais jugeront sur pièces : non pas sur les communiqués, mais sur la performance réelle de la SNEL, de la REGIDESO, de la Gécamines et des autres. Si les nouveaux mandataires réussissent là où les précédents ont échoué, alors oui, mieux vaut tard que jamais. Si le processus n’est qu’un vernis méritocratique posé sur les mêmes pratiques, l’échec continuera. L’histoire, elle, n’attend pas.
Nadine Kibau