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À l’approche du XXe Sommet de la Francophonie, prévu en novembre 2026 à Phnom Penh au Cambodge, les États et gouvernements membres de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) éliront leur prochain Secrétaire général. Louise Mushikiwabo, rwandaise, occupe le poste depuis janvier 2019 et brigue un troisième mandat. Face à elle, la République démocratique du Congo (RDC) a officiellement présenté la candidature de Juliana Amato Lumumba, ancienne ministre de la Culture et fille du héros national Patrice Lumumba. Cette candidature n’est pas une simple alternance : elle incarne une nécessité impérieuse pour l’avenir même de la Francophonie.
 
Le futur de la langue française est africain, et la RDC en est le cœur battantSelon le Rapport 2026 de l’Observatoire de la langue française de l’OIF, le français compte aujourd’hui 396 millions de locuteurs dans le monde, passant ainsi de la 5e à la 4e langue la plus parlée (derrière l’anglais, le mandarin et l’espagnol). L’Afrique concentre déjà 65 % de ces locuteurs, un chiffre qui devrait atteindre 90 % d’ici 2050, avec près de 590 millions de francophones au total.
 
Dans ce paysage, la RDC joue un rôle central. Avec une population estimée à plus de 116 millions d’habitants en 2026, elle représente le pays le plus peuplé de l’espace francophone. Près de 57 millions de Congolais pratiquent le français (51 % de la population), faisant de la RDC le deuxième pays francophone au monde après la France et le premier en Afrique. Kinshasa, avec ses quelque 17 millions d’habitants, est la plus grande ville francophone de la planète. Le français y est langue officielle, langue d’enseignement, de l’administration et de la création culturelle. Il n’est plus une langue importée : il est devenu, dans le bassin du Congo, une langue de vie, de brassage et d’avenir.
 
Ce poids démographique et linguistique n’est pas anecdotique. Il impose une question de légitimité : comment une organisation qui se veut le porte-voix de 396 millions de francophones peut-elle continuer à être dirigée sans que le pays qui incarne le mieux son futur n’en assume la direction politique ?Une Francophonie à réinventer : du symbole à l’action concrèteDepuis sa création, la Francophonie a évolué. D’abord espace culturel et linguistique, elle est devenue un acteur politique, économique et diplomatique. Mais elle doit aujourd’hui faire face à trois défis majeurs :
  1. Le recentrage sur l’Afrique : le continent n’est plus la « périphérie » de la Francophonie, il en est le moteur. Un leadership congolais permettrait d’ancrer définitivement l’organisation dans ses réalités nouvelles.
  2. La jeunesse et le numérique : plus de 60 % de la population de la RDC a moins de 25 ans. Ce dynamisme démographique est une chance unique pour une Francophonie qui veut parler aux jeunes, promouvoir l’innovation, l’entrepreneuriat et la création numérique en français.
  3. La paix, le développement et la souveraineté : la RDC, située au cœur du bassin du Congo (deuxième poumon vert de la planète), porte une vision panafricaine ancrée dans l’histoire. Le nom de Lumumba, symbole de l’indépendance et de la dignité africaine, rappelle que la Francophonie doit aussi être un espace de souveraineté partagée, loin de toute forme de néocolonialisme culturel.
Juliana Amato Lumumba, avec son parcours – journaliste polyglotte formée à l’EHESS de Paris, ancienne ministre de l’Éducation, de l’Information et de la Culture – incarne précisément cette synthèse entre expérience, héritage historique et vision moderne. Sa candidature exprime la volonté de bâtir une « Francophonie neuve », plus inclusive, plus stratégique, tournée vers la jeunesse, le numérique et le développement durable.
 
Pourquoi maintenant ? L’heure de la grande relèveLa RDC n’a jamais dirigé le Secrétariat général de l’OIF. Après plusieurs mandats marqués par une forte présence africaine (Sénégal, Rwanda), il est temps d’aller plus loin : confier la direction à celui des pays qui, par sa taille, sa vitalité culturelle et son poids démographique, incarne le mieux l’avenir de la langue française. C’est une question d’équilibre, de crédibilité et de dynamisme. Une direction congolaise renforcerait la légitimité de l’OIF auprès des 90 % de francophones de demain. Elle permettrait de :
  • Intensifier les programmes d’éducation et de formation en français en Afrique centrale et subsaharienne.
  • Promouvoir une diplomatie économique plus offensive (investissements, infrastructures, transition écologique).
  • Faire de la Francophonie un véritable levier de paix et de stabilité dans la région des Grands Lacs et au-delà.
  • Renforcer la coopération Sud-Sud tout en maintenant un dialogue équilibré avec la France, le Canada, la Belgique et le Québec.
Un choix qui engage l’avenir de la langue françaiseLa Francophonie ne survivra pas comme simple club nostalgique des anciennes colonies. Elle doit devenir une grande alliance des peuples qui parlent, créent, innovent et se battent en français. La RDC, par son histoire, sa démographie et son potentiel, est aujourd’hui le pays le mieux placé pour porter cette ambition.En novembre 2026 à Phnom Penh, les chefs d’État et de gouvernement auront l’occasion historique de faire un choix courageux et visionnaire : confier le Secrétariat général à la RDC. Ce ne sera pas seulement une victoire congolaise. Ce sera une victoire pour toute la Francophonie, enfin pleinement en phase avec son siècle. L’avenir du français se joue en Afrique. L’avenir de l’Afrique francophone se joue en RDC. Il est temps de passer de la parole aux actes.
 
Nadine Kibau