
Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo n’a pas besoin de prendre Goma à la baïonnette pour ébranler Paul Kagame. Il a choisi un autre terrain : celui des capitales qui comptent. Washington d’abord. Jérusalem ensuite. L’objectif est le même. Isoler Kigali. Rendre plus coûteuse l’influence rwandaise dans l’Est congolais. Et faire en sorte que le petit voisin, longtemps habile à parler au monde à la place de Kinshasa, ne soit plus l’interlocuteur privilégié.
Longtemps, Kagame a joué sur deux tableaux. Sur le terrain, le M23 et, selon l’ONU, un appui militaire rwandais. Sur la scène internationale, l’image d’un État sérieux, discipliné, utile. Tshisekedi a compris que cette image valait autant qu’une colonne de chars. Il a donc entrepris de la fissurer.
Le premier levier s’appelle Donald Trump. En 2025, Kinshasa a placé les minerais critiques au centre du marchandage. Cobalt, cuivre, coltan : ce que Washington veut pour ses industries, Tshisekedi le met sur la table contre un accès diplomatique direct et une pression plus nette sur Kigali. Le 4 décembre 2025, à Washington, Tshisekedi et Kagame signent les Accords de Washington sous l’œil de Trump. Cessez-le-feu, désarmement des groupes armés, retrait des forces rwandaises, cadre économique. Sur le papier, c’est une victoire américaine. Dans le récit congolais, c’est autre chose : Tshilombo a forcé Kagame à s’asseoir dans la même pièce, sous le regard d’un président américain qui aime les deals visibles.
Le rapprochement n’a pas tout réglé. Les deux hommes n’ont même pas échangé une poignée de main chaleureuse. Les combats ont repris autour de la cérémonie. Le M23 tient encore des positions dans l’Est. Les analystes répètent que l’accord se délite. Mais un fait demeure : Kigali n’est plus seul à dicter le tempo diplomatique. Des sanctions américaines ont visé des réseaux liés au trafic de minerais depuis les zones tenues par le M23. Des réunions de suivi se tiennent à Washington. Kinshasa parle désormais directement à la Maison Blanche, sans passer par le filtre rwandais.Tshisekedi pousse le même schéma avec Israël. Les 31 août et 1er septembre 2026, il est à Jérusalem. Il voit Benjamin Netanyahu et Isaac Herzog. Les deux capitales annoncent des démarches pour transférer l’ambassade congolaise de Tel-Aviv à Jérusalem et ouvrir une ambassade israélienne résidente à Kinshasa. Le geste n’est pas anodin. Peu de pays africains franchissent cette ligne. Tshisekedi l’avait déjà évoquée en 2023. Cette fois, il la relance au moment où il a besoin d’alliés capables de parler à Trump et de fournir, au moins en discussion, un appui en matière de sécurité, de renseignement, de drones, de cybersécurité.
Les observateurs le disent sans détour : Kinshasa « courtise » Washington par Jérusalem. Ce n’est pas une alliance mystique. C’est une diplomatie d’intérêt. Tshisekedi cherche des garanties, des technologies, une légitimité internationale. Netanyahu cherche des amis en Afrique. Trump aime les pays qui reconnaissent Jérusalem. Les trois fils se nouent.
Cela réduit-il vraiment l’influence de Kagame « à peau de banane » ? Pas encore sur le sol des Kivus. Goma et Bukavu ne sont pas redevenues des victoires congolaises. Le Rwanda continue de nier un soutien militaire au M23 et d’invoquer la menace des FDLR. La paix promise à Washington n’a pas désarmé l’Est. Quiconque prétend le contraire vend un slogan, pas un bilan.
Mais l’influence ne se mesure pas seulement au kilomètre de front. Elle se mesure aussi à qui téléphone à qui. Pendant des années, Kagame parlait plus facilement à l’Occident que Tshisekedi. Aujourd’hui, le président congolais s’invite dans les photos de Trump, puis dans celles de Netanyahu. Il place le Congo dans un camp : minerais contre sécurité, Jérusalem contre isolement de Kigali. Il transforme une guerre régionale en dossier américain et israélien.
Le risque est clair. Si l’Est reste occupé, la diplomatie devient un décor. Si Tshisekedi utilise cette ouverture internationale pour durcir le pouvoir à Kinshasa plutôt que pour reconquérir l’autorité de l’État à l’Est, Kagame n’aura perdu qu’une bataille de communication. Le déboulonnage, s’il a lieu, se jugera à Goma, pas à Jérusalem.
Pour l’heure, Tshilombo a changé une chose essentielle. Kagame n’est plus le seul à raconter l’histoire des Grands Lacs dans les bureaux de Washington. Et cela, pour un président rwandais habitué à peser plus lourd que la taille de son pays, est déjà une perte d’influence.
Nadine Kibau