
Le Prix Nobel de la Paix 2018, le Dr Denis Mukwege, a lancé un cri d’alarme retentissant après la violente dispersion d’un sit-in pacifique de l’opposition vendredi à Kinshasa. Dans un message clair et sans concession, le médecin des femmes de Panzi dénonce une « répression sanglante » et met en garde contre un « coup d’État constitutionnel » en préparation.
L’opposition, regroupée notamment autour de Martin Fayulu, Jean-Marc Kabund et Delly Sesanga, avait organisé un rassemblement sur l’esplanade du Palais du Peuple pour exprimer son refus catégorique à toute révision de la Constitution visant à autoriser un troisième mandat du président Félix Tshisekedi, dont le second mandat s’achève en janvier 2029. Selon plusieurs témoins et images circulant sur les réseaux, les forces de l’ordre – appuyées par des éléments de la milice « Force du progrès » liée au parti présidentiel – ont fait usage de gaz lacrymogènes, de matraques et, selon l’opposition, de tirs à balles réelles. Plusieurs leaders ont été blessés, tandis que les autorités parlent d’incidents mineurs et minimisent l’ampleur des violences.
Dans sa déclaration, le Dr Mukwege n’y va pas par quatre chemins : « Il est inacceptable que le régime de Kinshasa mobilise et instrumentalise l’armée, la police et une milice privée pour tirer sur des citoyens et brutaliser des leaders de l’opposition. Cette politique de répression rappelle les heures sombres de la fin du régime de Joseph Kabila. » Il appelle à une mobilisation nationale et internationale pour bloquer ce qu’il qualifie de « coup d’État constitutionnel en gestation », qui ne ferait qu’aggraver la triple crise sécuritaire, humanitaire et de gouvernance que traverse le pays.
Depuis plusieurs semaines, le débat sur une possible révision constitutionnelle enfle à Kinshasa. Les articles 219 et 220 de la Loi fondamentale verrouillent pourtant le nombre et la durée des mandats présidentiels et interdisent toute modification en période de guerre ou d’état d’urgence, une situation qui correspond malheureusement à la réalité de l’Est du pays, où le M23 et d’autres groupes armés continuent leurs exactions. Mukwege, déjà très critique sur ce sujet, martèle que le problème n’est pas seulement juridique : il est avant tout moral et démocratique. Modifier les règles du jeu en pleine crise sécuritaire et sans véritable débat national serein reviendrait, selon lui, à trahir la volonté populaire exprimée en 2006 et en 2011.
Chirurgien reconnu internationalement pour son combat contre les violences sexuelles comme arme de guerre, Denis Mukwege incarne depuis des années la conscience de la RDC. Sa prise de position risque de galvaniser une opposition fragmentée et une société civile souvent intimidée. Elle intervient dans un climat déjà lourd : rétrécissement de l’espace démocratique, tensions à l’Est et incertitudes sur le calendrier électoral de 2028-2029.
La communauté internationale, interpellée directement par le Prix Nobel, est désormais attendue au tournant. Restera-t-elle silencieuse face à une possible dérive autoritaire, ou rappellera-t-elle fermement l’importance du respect de la Constitution et des droits fondamentaux ? L’histoire de la RDC montre que les tentatives de « glissement » constitutionnel ont souvent conduit à des crises plus graves. Le message du Dr Mukwege est clair : il est encore temps d’éviter une nouvelle page sombre.
Nadine Kibau