
Seize ans après l’assassinat de Floribert Chebeya et la disparition de son chauffeur Fidèle Bazana, les défenseurs des droits humains et les familles des victimes maintiennent la pression pour que la justice congolaise s’attaque enfin aux commanditaires présumés de ce double crime. Le 20 août 2026, une audience au ministère des Droits humains a marqué une nouvelle étape dans cette quête de vérité.
Un dossier emblématique encore inachevé
Le 1er juin 2010, Floribert Chebeya Bahizire, directeur exécutif de l’ONG Voix des sans-voix (VSV) et figure majeure de la défense des droits humains en République démocratique du Congo, est retrouvé mort dans sa voiture à Kinshasa. Son chauffeur, Fidèle Bazana Edadi, disparaît le même jour ; son corps n’a jamais été restitué à sa famille. L’affaire, rapidement qualifiée de « crime d’État » par de nombreux observateurs, a provoqué une onde de choc nationale et internationale.
Plusieurs exécutants ont été jugés et condamnés au fil des années. Le colonel Daniel Mukalay, notamment, a purgé une peine de quinze ans de prison. D’autres policiers ont également été sanctionnés. Pourtant, les familles et les organisations de défense des droits humains estiment que la justice est restée incomplète : les hauts responsables cités comme commanditaires n’ont toujours pas comparu.
Une deuxième plainte, déposée en octobre 2020 par les avocats des parties civiles, vise notamment le général John Numbi (ancien inspecteur général de la Police nationale congolaise, actuellement en cavale) et le général Zelwa Katanga, alias « Djadjidja ». Ce dossier dort depuis près de six ans à la Haute Cour militaire.
Une mobilisation relancée en 2026
En juin 2026, à l’occasion du 16e anniversaire des faits, la VSV a exigé la réouverture du procès. Son secrétaire exécutif, Rostin Manketa, a souligné que les récentes réformes de la justice militaire – en particulier l’ordonnance-loi n°26/003 du 31 janvier 2026 modifiant le Code judiciaire militaire – lèvent désormais les obstacles procéduraux qui bloquaient les poursuites contre les hauts gradés. Selon l’organisation, un procès peut et doit se tenir, y compris par contumace si nécessaire.
Le 20 août 2026, cette pression a pris une nouvelle dimension. Me Jean-Claude Katende, vice-président de la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) et président de l’ASADHO, a conduit une délégation d’activistes et d’avocats des familles (dont Me Peter Ngomo) auprès du ministre des Droits humains, Samuel Mbemba Kabuya.
Le ministre a réaffirmé « la détermination du Gouvernement de la RDC d’accompagner les familles des victimes, afin que toute la lumière soit faite sur cette affaire, que les véritables commanditaires de cet acte ignoble soient identifiés et condamnés ». Il a également salué la proposition de créer un prix portant les noms de Floribert Chebeya et Fidèle Bazana pour pérenniser leur mémoire.
L’exigence de justice et de vérité
Pour les défenseurs des droits humains, l’affaire Chebeya-Bazana dépasse le cadre d’un simple dossier judiciaire. Elle symbolise la lutte contre l’impunité des crimes commis contre ceux qui défendent les libertés fondamentales. Les familles, dont une grande partie vit en exil, continuent d’exiger non seulement la condamnation des commanditaires, mais aussi la localisation et la restitution du corps de Fidèle Bazana.
Si le gouvernement a affiché sa volonté d’accompagnement, les organisations de la société civile insistent sur la nécessité d’actes concrets : fixation rapide de la date du procès devant la Haute Cour militaire, disjonction éventuelle des poursuites pour permettre de juger les prévenus déjà détenus, et mise en œuvre effective des réformes de la justice militaire.
Seize ans après, le dossier Chebeya-Bazana reste un test majeur pour la crédibilité de la justice congolaise et pour l’engagement de l’État en faveur des défenseurs des droits humains. La rencontre du 20 août 2026 a ravivé l’espoir, mais les familles et leurs soutiens attendent désormais des résultats tangibles.
Nadine Kibau