
Amnesty International vient de jeter une lumière crue sur ce qui se passe dans les mines artisanales de l’Est. Dans un briefing publié le 20 septembre 2026, l’organisation accuse le M23, composante armée de l’AFC et soutenu par le Rwanda, d’avoir commis des exactions graves contre des creuseurs au Nord-Kivu et au Sud-Kivu. Exécutions sommaires, torture, détention arbitraire, travail forcé, recrutement forcé, pillage. Selon Amnesty, ces faits peuvent constituer des crimes de guerre.
Le mot « mineurs » a ici un double poids. Il désigne d’abord les creuseurs artisanaux, souvent de très jeunes hommes, qui vivent de la pelle et du tamis. Il renvoie aussi à une réalité plus large déjà documentée dans l’Est : l’enrôlement d’enfants et d’adolescents par les groupes armés. Le rapport du jour s’attache surtout aux puits. Le reste du dossier, lui, n’a jamais disparu.
Rubaya et Lomera : deux sites, une même méthodeAmnesty a concentré son enquête sur deux sites. Près de Rubaya, dans le territoire de Masisi au Nord-Kivu, une mine de coltan. À Lomera, dans le territoire de Kabare au Sud-Kivu, une mine d’or. Le M23 contrôle des dizaines de mines artisanales dans les deux provinces. Des dizaines de milliers de personnes en dépendent. Aucune de ces exploitations n’est sous le regard d’un mécanisme indépendant de traçabilité. L’accès y est verrouillé.
L’organisation a interrogé 26 personnes : creuseurs, experts miniers, propriétaires de puits, familles de victimes, membres de la société civile, un soignant. Elle a aussi croisé des rapports locaux, des photos et des vidéos. Ni le M23 ni les autorités rwandaises n’ont répondu à ses demandes de commentaires.Le bilan le plus lourd est aussi le plus net : 18 creuseurs tués à Rubaya et Lomera. Dix battus à mort. Deux abattus. Six enlevés, retrouvés morts. Un témoin décrit un jeune père de 22 ans, Evariste, ramené hors d’état de parler, le corps couvert de sang. Un autre raconte un coup de pioche dans la poitrine, puis la prison pour celui qui a osé dénoncer. Seize mineurs ou riverains disent avoir été torturés ou maltraités par des combattants du M23 ou des gardes qui travaillent avec eux. On frappe ceux qui demandent une pause, ceux qui refusent de livrer le minerai, ceux qui commettent une faute minime. Certains perdent connaissance. Dans les puits de coltan, des hommes sont contraints de rester sous terre plus d’une semaine d’affilée.
Ce n’est plus seulement de l’exploitation. C’est un système de peur pour extraire plus vite.
Le minerai part, les corps restentAmnesty ne s’arrête pas aux coups. Elle relie la violence au trafic. L’or et le coltan quittent les Kivu vers le Rwanda, avec l’aide, selon l’organisation, d’autorités rwandaises. Le M23 n’a pas à lui seul une filière internationale. Le voisin, lui, a les routes, les comptoirs, les débouchés. Agnes Callamard, secrétaire générale d’Amnesty, résume la logique : punir, faire peur, continuer à faire passer le minerai. Ces minerais finissent dans des appareils que des millions de gens utilisent chaque jour.
Le titre du briefing est presque un aveu de méthode : « We didn’t come to play » — « On n’est pas venus jouer ». Dans les puits, cela se traduit par le travail forcé et le recrutement forcé. Dans d’autres enquêtes, Human Rights Watch a déjà décrit l’enlèvement de jeunes hommes et de garçons, parfois dès 12 ans, vers des camps d’entraînement comme Tshanzu. Des redditions au Sud-Kivu ont aussi fait apparaître des combattants de 14 à 16 ans. L’Est du Congo n’a pas un seul bourreau. Mais le rapport d’Amnesty dit clairement qui tient aujourd’hui une partie des mines, et à quel prix.
Ce que l’accusation change, et ce qu’elle n’efface pasAccuser l’AFC/M23 n’absout personne d’autre. L’armée congolaise, les Wazalendo, les ADF ont leur propre registre de crimes, y compris contre des enfants. Amnesty elle-même l’a documenté ailleurs. Ici, le sujet est précis : dans les zones minières sous contrôle du M23 au Nord et au Sud-Kivu, des creuseurs, souvent très jeunes, sont battus, enfermés, forcés à extraire, parfois tués. Le minerai, lui, traverse la frontière.Le droit international est clair. Tuer un civil, torturer, imposer le travail forcé, enrôler des enfants sont des interdits, pas des faits divers de guerre. Amnesty demande que ces actes soient traités comme tels. Sans enquête, sans pression sur ceux qui arment et ceux qui achètent, les puits de Rubaya et de Lomera resteront ce qu’ils sont devenus : des lieux où l’on creuse sous la menace, et où l’on meurt pour quelques grammes destinés à partir ailleurs.Le rapport ne ferme pas le dossier. Il l’ouvre là où trop de regards s’arrêtent : non plus seulement sur les villes prises, mais sur les collines où le coltan et l’or se paient encore en corps.
Nadine Kibau