
Dans une adresse à la nation diffusée le 9 octobre 2026, l’ancien président de la République démocratique du Congo, Joseph Kabila, a livré un réquisitoire sévère contre la gestion de son successeur, Félix Tshisekedi. Sans le nommer explicitement, il a notamment dénoncé une stratégie militaire dans l’Est du pays qu’il qualifie de « politiquement intéressée » et dépourvue de toute perspective de succès.
Selon Kabila, « malgré les revers répétés sur le terrain militaire des Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC), depuis qu’il en a pris les commandes, le pouvoir en place a fait le choix, politiquement intéressé, de poursuivre une guerre qu’il ne semble avoir ni la volonté ni les moyens de gagner ». Il pointe le non-respect du cessez-le-feu conclu dans le cadre du processus de Doha, la collaboration présumée des forces gouvernementales avec des groupes armés tels que les Wazalendo (ex-Mai-Mai) et les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), l’approvisionnement de ces groupes en armes et munitions, ainsi que des bombardements touchant des civils.
L’ancien chef de l’État déplore également le rejet systématique, selon lui, des initiatives de paix et de dialogue. Il cite les propositions portées par la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), la SADC, la CEEAC, l’Union africaine, ainsi que celles des Églises (CENCO et ECC). « Face à la crise, il ne cherche pas la solution, mais la soumission, sans discussion ni condition, de tous ceux qui ne partagent pas ses idées et ses méthodes », affirme-t-il. Il plaide pour un dialogue national inclusif comme seule voie de sortie durable.
Au-delà de la question sécuritaire, Kabila élargit son propos. Il estime que la RDC « n’est plus une république, encore moins démocratique », gouvernée selon « la seule volonté » d’un chef de l’État qu’il compare à « Ivan le Terrible ». Il dénonce l’institutionnalisation du tribalisme et du népotisme, une gestion patrimoniale de l’État, la répression d’opposants, de journalistes, d’activistes et de militaires, ainsi que des velléités de révision constitutionnelle. Sur le plan économique, il critique les contrats jugés léonins, la corruption, l’explosion de la dette publique et les conditions de l’accord sur les minerais stratégiques avec les États-Unis, estimant que Tshisekedi se trompe s’il croit disposer d’un soutien inconditionnel de Washington.
Ce discours s’inscrit dans la continuité de son adresse du 23 mai 2025, au cours de laquelle il avait présenté un « pacte citoyen » en douze points (fin de la guerre, rétablissement de l’autorité de l’État, restauration de la démocratie, etc.). Kabila affirme que ses propositions ont été « superbement ignorées » et que la situation n’a cessé de se dégrader. Il conclut que « le Congo est en péril » et annonce qu’il précisera « dans les heures, les jours ou les semaines à venir » sa vision pour « sauver » le pays. « Ne pas agir, c’est être complice », martèle-t-il.Cette sortie intervient dans un contexte particulièrement tendu. Joseph Kabila, qui a dirigé le pays de 2001 à 2019, a été condamné à mort par contumace par la justice militaire congolaise (notamment pour participation à un mouvement insurrectionnel) et fait l’objet de sanctions américaines pour soutien présumé à l’Alliance Fleuve Congo (AFC) et au M23. Il s’est déjà exprimé depuis Goma, ville sous contrôle de l’AFC/M23. Kinshasa l’accuse de soutenir cette rébellion, ce qu’il conteste. De son côté, le gouvernement de Félix Tshisekedi maintient que la priorité reste la restauration de l’autorité de l’État face à une agression extérieure et à des groupes armés, tout en poursuivant des processus diplomatiques (Washington, Doha) dont l’application sur le terrain reste partielle.
Le conflit dans l’Est, qui oppose les FARDC et leurs alliés locaux (Wazalendo notamment) à l’AFC/M23 — largement décrit par les experts de l’ONU et plusieurs gouvernements comme soutenu par le Rwanda —, continue de provoquer d’importants déplacements de populations et de compliquer les efforts de paix. Les accusations croisées entre Kabila et Tshisekedi illustrent une rupture politique profonde entre deux anciens partenaires de coalition, dont les lectures de la crise et les stratégies pour y répondre s’opposent frontalement.Dans l’immédiat, l’allocution de Kabila relance le débat sur la nature de la solution — militaire ou politique — au conflit de l’Est, tout en soulignant les limites des processus en cours. Elle intervient alors que des combats persistent et que les médiations internationales peinent à produire des résultats durables sur le terrain.
Nadine Kibau