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Le rôle de l’Ouganda en République démocratique du Congo reste l’un des plus ambigus et des plus discrets de la région des Grands Lacs. Depuis plus de trente ans, Kampala intervient dans l’est congolais de manière intermittente mais persistante, oscillant entre coopération officielle avec Kinshasa et jeux d’influence dans l’ombre. Cette présence, souvent éclipsée par celle du Rwanda et du M23, mérite d’être examinée de près, car elle pèse lourdement sur la stabilité de l’Ituri et du Nord-Kivu.

L’implication ougandaise trouve ses racines dans les guerres du Congo des années 1990. En 1996-1997, les troupes ougandaises soutiennent militairement l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo qui renverse le régime de Mobutu. Lors de la Deuxième guerre du Congo, entre 1998 et 2003, l’Ouganda occupe de vastes zones de l’est, notamment l’Ituri, aux côtés du Rwanda. Cette occupation s’accompagne d’exactions et d’un pillage systématique des ressources naturelles, que plusieurs rapports des Nations unies et la Cour internationale de Justice ont documentés. Même après le retrait officiel des forces, les réseaux ougandais persistent, notamment autour de l’or et des minerais stratégiques.

Depuis novembre 2021, l’Ouganda mène l’opération Shujaa aux côtés des Forces armées de la RDC contre les Allied Democratic Forces, un groupe d’origine ougandaise affilié à l’État islamique. Cette opération, régulièrement reconduite, a reçu l’aval de Kinshasa. Pourtant, les experts de l’ONU ont constaté que le déploiement ougandais a largement dépassé le cadre initial. En 2025, l’armée ougandaise a quasiment doublé sa présence, s’installant dans des zones comme Bunia, Mahagi, Djugu ou le Lubero, parfois sans accord préalable explicite des autorités congolaises. Des responsables militaires ougandais, dont le général Muhoozi Kainerugaba, ont ouvertement revendiqué une zone d’influence le long de la frontière et une posture de défense avancée.

Cette expansion coïncide avec les avancées du M23. Plusieurs rapports onusiens ont mis en évidence un soutien actif ou passif de certains officiers ougandais à ce mouvement et à son bras politique, l’Alliance Fleuve Congo : transit de combattants et de matériel via le territoire ougandais, présence d’agents de renseignement à Bunagana, réunions de leaders du M23 à Kampala ou Entebbe. Kampala nie fermement ces accusations et affirme que ses actions visent uniquement la stabilisation et la lutte contre les ADF. Cette contradiction nourrit le sentiment d’un double jeu.

Derrière la dimension sécuritaire se cachent des intérêts économiques majeurs. L’est de la RDC constitue un marché d’exportation vital pour les produits ougandais. Plus sensible encore est la question des minerais. Une part importante de l’or produit en Ituri et au Nord-Kivu traverse clandestinement la frontière pour être ensuite exportée depuis l’Ouganda comme production nationale. Les exportations aurifères ougandaises ont atteint des records ces dernières années, et les experts estiment qu’elles sont largement alimentées par de l’or congolais. Le contrôle de certains axes routiers facilite ces flux et renforce l’intérêt de Kampala à maintenir une présence durable dans la région.

Cette stratégie s’inscrit dans une logique de puissance régionale. Face à un Rwanda plus offensif via le M23, l’Ouganda cherche à préserver sa zone d’influence dans le nord de l’est congolais, à diluer l’emprise rwandaise et à sécuriser ses frontières contre les ADF. En jouant sur plusieurs tableaux à la fois, Kampala multiplie les acteurs armés et complique les efforts de paix. Les populations civiles de l’Ituri et du Nord-Kivu en paient le prix : déplacements massifs, exactions et économie de guerre qui enrichit certains réseaux au détriment du développement local.

Le rôle de l’Ouganda en RDC n’est ni purement sécuritaire, ni purement altruiste. Il s’agit d’une politique d’influence calculée, héritière des interventions des années 1990 et adaptée aux réalités actuelles. Tant que les intérêts miniers, commerciaux et géopolitiques primeront sur la stabilisation durable, cette zone d’ombre continuera de peser sur l’avenir de l’est congolais. Clarifier cette présence et renforcer la souveraineté de la RDC sur son territoire et ses ressources restent des conditions indispensables à toute perspective de paix véritable.

Nadine Kibau

 

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