
Depuis des décennies, Paul Kagame a su naviguer avec habileté dans les eaux troubles de l’est de la République démocratique du Congo. En s’appuyant sur le M23 (ou AFC/M23) comme force par procuration, Kigali a étendu son influence militaire et économique sur les provinces du Nord- et du Sud-Kivu, riches en coltan, or et autres minerais critiques. Pendant longtemps, cette stratégie a bénéficié d’une relative impunité : les condamnations onusiennes et les rapports d’experts se succédaient, mais les pressions occidentales restaient limitées, le Rwanda étant souvent perçu comme un partenaire stable et efficace dans la région des Grands Lacs.
Cette équation a changé avec le retour de Donald Trump à la Maison Blanche et l’adoption d’une approche transactionnelle centrée sur les minerais critiques. En 2025, sous médiation américaine (et avec l’appui du Qatar), des accords ont été signés — d’abord en juin, puis solennellement le 4 décembre à Washington en présence de Trump, Kagame et Félix Tshisekedi. Ces « Accords de Washington » prévoyaient un désengagement mutuel : neutralisation des FDLR côté congolais, retrait des « mesures défensives » rwandaises (comprendre les troupes et le soutien au M23), et une intégration économique ouvrant la voie à des investissements américains dans les ressources congolaises.
Or, Kagame a commis une erreur stratégique majeure en continuant, ou en laissant se poursuivre, des avancées militaires sur le terrain. La prise d’Uvira peu après la signature de décembre 2025, ainsi que d’autres offensives dans le Sud-Kivu, ont été perçues comme une violation directe des engagements. Des responsables américains, dont des représentants aux Nations unies, ont accusé Kigali d’exercer un contrôle stratégique sur le M23 et d’avoir planifié ces opérations. Cette attitude a ridiculisé la narration de Trump, qui avait présenté ces accords comme un succès personnel majeur. Défier un président américain connu pour son intransigeance sur les « deals » a un coût.
C’est dans ce contexte que l’implication d’Erik Prince et de ses contractuels prend tout son sens. Fondateur de Blackwater, allié et soutien de Trump, Prince a signé dès fin 2024 un contrat pluriannuel (évalué à plusieurs centaines de millions de dollars) avec le gouvernement congolais via sa société Vectus Global. Officiellement orienté vers la sécurisation des minerais, la collecte fiscale et la lutte contre la contrebande, ce mandat s’est rapidement étendu au soutien militaire direct aux Forces armées de la RDC (FARDC) contre le M23. Ses équipes ont notamment fourni des drones et un appui opérationnel lors d’opérations autour d’Uvira.
Le symbole le plus parlant est apparu en septembre 2026 : une embuscade dans le Sud-Kivu a touché une équipe de Vectus. Selon des sources proches du gouvernement congolais et de l’entreprise (rapportées par Reuters et le New York Times), l’attaque a fait une vingtaine de morts et blessés, dont un ancien membre des forces spéciales néo-zélandaises tué et Tim Kennedy, ancien Green Beret américain et combattant d’UFC, grièvement blessé (plusieurs balles dans la jambe). Kennedy, figure médiatique régulière sur Fox News et dans les cercles conservateurs proches de Trump, a été évacué et soigné aux États-Unis. La sophistication de l’attaque laisse penser, selon certaines sources, à une implication de forces rwandaises.
Ce n’est pas un simple contrat de sécurité privée. Prince et ses hommes (dont des profils proches des milieux militaires et médiatiques trumpistes) combattent de facto du côté du gouvernement congolais dans un conflit où Washington a clairement choisi de prioriser l’accès aux minerais et la stabilité relative de Kinshasa. Le gouvernement Tshisekedi, en externalisant une partie de l’effort militaire vers des alliés de Trump, aligne ses intérêts sécuritaires sur ceux de l’administration américaine. Les sanctions américaines contre des éléments rwandais, les pressions diplomatiques répétées pour un retrait, et ce soutien indirect via des contractuels créent un effet de bascule.
Pour Kagame, cette évolution marque la fin d’une époque d’impunité relative. Sa stratégie de « faits accomplis » militaires, efficace face à une RDC faible et à une communauté internationale souvent distraite, se heurte désormais à un acteur américain qui voit dans le contrôle des ressources congolaises un enjeu stratégique direct (face à la Chine notamment) et qui refuse d’être humilié publiquement. Les avancées du M23 ont peut-être renforcé temporairement les positions rwandaises sur le terrain, mais elles ont aussi poussé Kinshasa dans les bras de partenaires américains de premier plan et érodé le capital diplomatique de Kigali à Washington.
La paix reste fragile : le M23 n’est pas partie aux Accords de Washington, les pourparlers de Doha avancent lentement, et les combats persistent (notamment autour de zones comme Minembwe). Mais l’implication visible de forces liées à l’entourage de Trump du côté congolais constitue un signal clair. Kagame a sous-estimé la détermination transactionnelle de l’administration américaine et le risque de voir ses proxies confrontés non plus seulement aux FARDC, mais aussi à des capacités privées américaines. Dans un jeu où les minerais sont la monnaie d’échange, continuer à défier le médiateur principal est une erreur stratégique dont le coût pourrait s’avérer élevé pour le pouvoir de Kigali.
Nadine Kibau








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